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Une relique sentimentale du "libérateur de l'Amérique"

[ 4 Jui 2026 ]
 


En ce jour où les États-Unis célèbrent leur 250e anniversaire, il est tentant de sortir les grands mots : Indépendance, Révolution, Yorktown, Washington, La Fayette, Rochambeau… Toute la grande Histoire, avec majuscules, sabres au clair et roulements de tambour.

Mais parfois, la grande Histoire se cache dans un tout petit livre.

Celui-ci tient dans la paume de la main. Un manuscrit in-12, modeste par le format, précieux par ce qu'il raconte. Son titre : *La Santa Messa, e Preghiere*. Il fut rédigé en 1767 par Jeanne-Thérèse d'Acosta, comtesse de Rochambeau, épouse de Jean-Baptiste Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau — le futur commandant du corps expéditionnaire français envoyé en Amérique, dont l'action aux côtés de George Washington fut décisive dans la victoire de Yorktown.

Nous sommes quatorze ans avant cette bataille. Le maréchal de camp Rochambeau n'est pas encore, pour les Américains, le héros français de leur indépendance. Il est ici simplement un mari. Et ce petit livre est un cadeau.

La comtesse, qui s'exerce à l'italien, traduit de sa main un livre de messe et de prières. Puis elle l'offre à son époux avec une dédicace d'une tendresse désarmante :

« A te, diletto mio Sposo, le primizie del mio studio nell'Itala favella offro de buon cuore in omagio (…). Gradisci, te ne suplico, il buon cuore della tua affezzionatissima Sposa… »

« À toi, mon cher époux, j'offre de bon cœur les prémices de mon étude de la langue italienne (...) Reçois, je t'en supplie, le cœur de ton épouse, si affectionnée… »

Que voit-on ici? l'application, l'affection, la pudeur, le sourire peut-être. Le volume fut relié à l'époque en veau, avec le monogramme doré « R » au centre des plats. Non pas un emblème de victoire militaire, mais une marque d'intimité conjugale.

C'est ce qui rend cet objet si touchant. Il ne nous montre pas Rochambeau sur le champ de bataille, ni dans les stratégies qui conduiront à l'indépendance américaine. Il nous le montre dans l'espace privé, recevant de son épouse un témoignage d'amour, d'étude et de fidélité.

Les anniversaires nationaux célèbrent naturellement les événements, les dates, les batailles et les héros. Mais les héros ont une vie avant de devenir des statues! Et ils reçoivent notamment des cadeaux, conservent des livres, et lisent des dédicaces écrites pour eux seuls.

Cette petite relique sentimentale du libérateur de l'Amérique nous rappelle ainsi que derrière la grande Histoire, il y a toujours une histoire plus petite. Et c'est cette constellation de détails plus ou moins mineurs qui donne un effet de perspective au récit des grands évènements.

Ce manuscrit a-t-il véritablement sa place dans une collection consacrée à l'histoire des États-Unis?

À première vue, rien ne l'y rattache. Il ne parle ni de l'Amérique, ni de la guerre d'Indépendance, ni même de Rochambeau. C'est un livre de piété, traduit en italien par son épouse, qui lui a offert en témoignage d'affection. Mais n'est-il pas significatif de savoir que le héros de Yorktown était parti à la guerre, de l'autre côté de l'océan, en laissant derrière lui une épouse qui l'avait tendrement aimé?

Si l'on découvrait aujourd'hui un livre de prières offert à George Washington par Martha Washington, un manuscrit de grammaire écrit par Joséphine pour Napoléon, ou un carnet domestique de Clementine Churchill offert à son mari, beaucoup d'entre nous considéreraient sans doute qu'il s'agit de documents majeurs pour comprendre ces personnages historiques.

La question est posée: une collection historique doit-elle se limiter aux documents qui racontent directement les événements, ou doit-elle aussi accueillir ceux qui éclairent leurs protagonistes sous l'angle de leur vie privée?

Nous vous invitons, que vous soyez bibliophile, libraire ou responsable de fonds patrimoniaux, à partager votre opinion à ce sujet.

Si l'un de ces livres inclassables se cache dans votre collection, faites-nous le plaisir de nous le présenter! Nous avons une attirance irrésistible pour ces oeuvres aux multiples facettes.
 
Trésors et babioles
posté par  Julien à  11:56